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Interview de M.CORRE, proviseur du Lycée Henri IV

mercredi 13 août 2008, par Diane ROUXEL, Nicolas LE MENN


L’égalité des chances en classes préparatoires : Bilan et perspective

Nous rencontrons Patrice CORRE dans son bureau au Lycée Henri IV le jeudi 17 juillet 2008. Il est proviseur de ce lycée depuis 1999 et gère près de 1100 « prépas » ainsi qu’un collège et un lycée. Cet établissement, riche d’une longue et prestigieuse histoire, a accueilli de nombreux prix Nobel. Il reste aujourd’hui, grâce au travail de l’équipe pédagogique et à une sélection rigoureuse, un lycée de premier plan avec près de 96% de mentions au baccalauréat et d’excellents résultats aux concours des grandes écoles.

Le rapport des sénateurs Bodin et Legendre de septembre 2007 met en évidence des freins qui persistent pour l’accès aux classes préparatoires et aux grandes écoles. En effet, ils ont constaté :
- un phénomène d’autocensure, d’ordre à la fois socioculturel et psychologique, qui renvoie notamment aux défaillances de notre système d’information et d’orientation ;
- des handicaps financiers (logement, frais d’inscription aux concours, coût des études, travail salarié peu compatible…) ;
- des inégalités territoriales d’accès aux classes prépas, qui se conjuguent, bien souvent, aux inégalités sociales ou culturelles. Elles ne concernent pas seulement les banlieues difficiles, mais également les zones rurales enclavées ou les zones industrielles en reconversion. Pour Patrice CORRE cette analyse est judicieuse et elle est à rapprocher de l’ouverture de l’enseignement supérieur depuis les années 1950 qui a conduit 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat. « On pensait alors, que la diversité viendrait d’elle-même ; ce n’est pas le cas. ». Il y a aujourd’hui moins de diversité dans les CPGE et les grandes écoles : selon une étude de 1995 ciblée sur quatre grandes écoles prestigieuses, 29 % des élèves étaient d’origine populaire au début des années 1950 contre 9 % quarante ans plus tard. A la fin des années 1950, l’élitisme républicain prédomine, nous sommes loin de l’égalité des chances et il fallait offrir aux meilleurs l’opportunité de faire des études longues. Aujourd’hui les objectifs ont changé. La réussite scolaire est devenue essentielle, elle l’était beaucoup moins pendant les Trente Glorieuses. L’objectif actuel est d’accompagner les étudiants aussi loin que leur potentiel le permet. Il faut veiller à mieux informer les jeunes et favoriser la diversité le plus possible. Nous devons nous intéresser de très près à ces problématiques car l’ « avenir d’une nation, c’est la matière grise ! ».

Les politiques nationales ne peuvent régler seules les problèmes de diversité. « Les lycées doivent s’engager », bien qu’ils aient une marge de manœuvre limitée. Les CPGE de proximité sont naturellement orientées vers la diversité du fait de leur localisation mais cela est beaucoup plus difficile en centre ville. Pourtant les formations d’excellence doivent être accessibles à tous, sans frein. C’est pourquoi il est inacceptable que le lycée Henri IV se referme sur une élite sociale : il doit être un exemple de « promotion de l’élitisme républicain à la française ». Les CPES ont été créées dans cet objectif.

Les CPES (Classe Préparatoire aux Etudes Supérieures) sont destinées à des élèves titulaires d’un baccalauréat général, issus notamment de lycées classés en zone d’éducation prioritaire ainsi qu’aux bacheliers boursiers (ou proches des critères d’attribution). Cette année supplémentaire doit fournir aux étudiants tous les outils leur permettant d’intégrer les écoles les plus prestigieuses (ENS, X, HEC). L’accompagnement doit être pédagogique, culturel et financier, les trois sont nécessaires. Il faut, en priorité, diminuer le risque financier pour les familles. En supplément des bourses, le lycée a mis en place des partenariats avec différentes fondations permettant un complément d’environ 300€/mois. Un programme culturel est mis en place en complément des enseignements dispensés en classe pour donner à chaque élève la possibilité d’acquérir une culture générale étendue. De nombreuses conférences et sorties culturelles sont ainsi organisées. De plus, les étudiants ont pu bénéficier d’un stage intensif d’anglais au British Council, les langues étrangères étant souvent source de lacunes. Nous en sommes actuellement à la troisième promotion. La première entre en seconde année de CPGE et semble très prometteuse ; de nombreux élèves devraient intégrer les plus grandes écoles (X, Centrale, INAPG, ENS, HEC, ESSEC, ESCP-EAP). Le recrutement s’est diversifié, il y avait 17 étudiants sur 30 qui provenaient d’Ile de France dans la première promotion, ils sont 8 dans la seconde et dans la troisième les DOM-TOM ont une place privilégiée. « Avec les conventions de Sciences Po et les prépas de proximité, les banlieues sont aujourd’hui finalement relativement mieux loties que les zones rurales et certains départements. ».

Seuls quelques lycées proposent des classes de CPES : le lycée Henri IV à Paris ; le lycée Camille Jullian à Bordeaux (Gironde) ; le lycée Jacques Feyder à Epinay sur Seine (Seine-Saint-Denis), lycée Jean-moulin à Torcy (Seine-et-Marne) ; pourtant pour M.CORRE, cette pratique n’a pas vocation à être généralisée. Cette initiative ne doit pas être imposée, ce doit être une volonté des équipes pédagogiques. L’armée a décidé de créer des CPES dans ses six lycées à la rentrée prochaine pour favoriser la diversification du recrutement de ses officiers supérieurs. Suite à l’abolition du service national et à la professionnalisation de l’armée, un fossé s’est créé entre les origines sociales des officiers et celles des soldats. C’est pour rétablir l’équilibre, et par souci d’équité que l’Etat finance ces classes de la diversité. Pour favoriser la diversité, les grands systèmes seront moins efficaces que les initiatives individuelles. « Il faut fixer des objectifs nationaux et laisser évoluer les initiatives locales adaptées au terrain ». Celles-ci passent par l’implication des équipes pédagogiques qui, grâce à leur motivation investissent le temps nécessaire à la réussite de projets ambitieux.

Aux Etats-Unis, la remise en cause de l’ « affirmative action » par des étudiants en ayant bénéficié a permis de mettre en place, au Texas et en Californie les « percentage plans ». Un pourcentage des meilleurs étudiants du secondaire ont accès aux universités d’Etat. Cette politique a montré ses limites à Austin où elle représente 80% des recrutements de l’université d’Etat du Texas. En Californie, une alternative est proposée puisque les étudiants choisissent entre plusieurs établissements plus ou moins prestigieux (Berkeley, UCLA, San Francisco,…). Pour M CORRE cette initiative est un succès aux Etats-Unis car elle est accompagnée d’une série de mesures : accompagnement en amont, information et visites d’universités, stages d’été préparatoires, bourses de fondations et accompagnement par des tuteurs pédagogiques. Appliqué en France sans ces mesures d’accompagnement, le « percentage plan » serait un échec.

Il existe aujourd’hui de nombreuses initiatives en France pour la diversité, « c’est un changement de fond qui doit passer par les acteurs de terrain ». Loin de la philanthropie, la diversité est une nécessité pour notre pays. Un mouvement général a été lancé et on peut constater « un désir d’égalité chez chaque citoyen ». « Il faut laisser s’exprimer la créativité et l’envie des acteurs : les nombreuses initiatives se réguleront d’elles-mêmes ».


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